A.A.H – LE DON DES LANGUES

Ivan Aguéli – Cheykh ‘abdul-Hedi

On pourrait risquer une définition préliminaire : ce don consiste à posséder une langue « intérieure » qui est la clef de toutes les autres.

Le don des langues ne se comprend pas sans recourir à 3 notions, lesquelles relèvent de 3 principes qui peuvent s’actualiser chez certains êtres dont l’âme a été prédisposée bien avant la naissance par la Volonté du Ciel (il s’agit de ce qui, acquis dans une vie antérieure, apparaît alors comme « inné » (cf. René Guénon /.. »Sagesse acquise, sagesse innée »).

Ces trois principes -congruents – ont été énoncés dans trois contextes traditionnels différents sans lien géographique ni historique apparent, à savoir :

· – la philosophie grecque primitive : « savoir, c’est se ressouvenir » : c’est la Réminiscence platonicienne (« anamnêsis »)

· – la tradition islamique : « percevoir l’unité à travers la multiplicité et inversement » (al-wahda fi-l-kuthra wa al-kuthra fi-l-wahda / application du principe du « wahdatu-l-wujûd »)

· – la métaphysique hindoue : « posséder l’esprit d’enfance (bâlya), qui relève de la fitra en vocabulaire soufi..

· Nous ajouterons un corollaire : le statut d’ étranger.

· L’être qui recueille le fruit de ces trois prédispositions peut être dit « doué en langues », au moins sous l’aspect linguistique, qui peut paraître subalterne mais n’en est pas moins, éventuellement, symbolique d’un ordre plus élevé, à savoir : comprendre de façon effective (et non plus mentale) l’Unité transcendante des Religions et Doctrines traditionnelles, ce qui implique évidemment la connaissance des langues correspondantes. Il ne s’arrête pas à l’hétérogénéité des langues mais perçoit tout de suite leur parenté originaire.

· C’était le cas éminent de deux Maîtres contemporains : Cheykh’abdul-Hedi Aguéli et Cheykh ‘abdel-Wahed Yahya.

· Pour le premier , nous citerons ce que disait de lui un de ses amis, Werner von Hausen :

· « Il avait sa propre méthode d’apprentissage des langues étangères. Il acheta l’evangile de Saint-Jean (en arabe). Il était capable de forcer la serrure de toutes les langues et il comprenait immédiatement ce qu’il lisait. Il avait la faculté incroyable de s’approprier de nouvelles formes de langues et de percer et d’analyser leur architecture. Je crois que cela se produisait comme dans un sorte d’intuition esthétique. S’il voulait approfondir (le sens), il recourait à la grammaire et à la syntaxe. De toute façon, il y parvenait avec peu de moyens, comme par exemple quand il voulut lire le « Kalevala » en langue originale (c’est à dire en vieux finnois), il n’aimait pas s’occuper de traduction car il n’y trouvait pas la couleur juste, le rythme et la sonorité qui le guidaient quand il cherchait à saisir le sens et le contenu d’un mot au moyen de son « organe », [c’est à dire ] l’instinct esthétique.

· « Je devine que c’était cette force esthético-divinatoire, innée chez lui, qui faisait qu’il trouvait un tel enchantement à l’étude des oeuvres de philosophie religieuse en langue originale. Je crois aussi qu’il appréhendait le contenu prosaïque, les idées, moins par l’intellect, mais plutôt en plongeant dans le berceau spirituel d’où l’oeuvre poétique était issue ».(n. d. Tr.)*

· La philosophie abstraite l’intéressait moins, je crois, peut-être même pas du tout, que justement des textes comme le Kalevala, les Eddas, le Coran et les Vedas, oeuvres poétiques inspirées qui exprimaient l’âme d’un peuple (1), l’esprit d’une époque, d’une manière pure et esthétique. »**

*N;d.Tr.: C’est à dire en en retrouvant l’origine vivante en lui-même,dans sa propre substance.

(1) -Cf. Goethe :”Des Volkes Seele lebt in seiner Sprache”(= l’âme d’un peuple vit dans sa langue)

** extrait du tome I, p.120-121 de « Abdul-Hedi Aguéli, l’Homme, le Mystique, le Peintre », Axel Gauffin,Stockholm,1940. (c’est nous qui traduisons)

On sous pardonnera cette citation un peu longue, mais elle exprime assez bien le fonctionnement du don des langues que nous essayons de développer ici.

Les individualités représentant cette typologie n’appartiennent pas à une catégorie définie selon les critères habituels de la psychologie; c’est ainsi que Guénon a pu écrire : « il n’y a rien de spécifiquement français dans ce que j’écris » – et pourtant, il a rédigé la majeure partie de son oeuvre en français et dans un style irréprochable, d’une rigueur et d’un concision inégalées, sans parler de la création d’un lexique technique transposant de son mieux les termes orientaux les plus ardus. La formule paradoxale de Guénon se comprend jusqu’à un certain point grâce à une déclaration privée de Michel Vâlsan disant : « Ce n’est pas un hasard si René Génon était Français »(avril 1973); et dans ce contexte , il ne faisait allusion ni à la « race » ni à la « nationalité Il s’agit de choses d’un ordre plus subtil…(cf. La « Langue des Oiseaux » de Saint-François d’Assise, dont le prénom signifiait justement « français », et ce n’est pas un hasard!).

Sans prétendre le résoudre immédiatement ni globalement, nous poserons déjà le problème suivant :

quel rapport direct entre pratique d’une Tradition et connaissance de la langue correspondante ? Plus concrètement : le Taoïsme étant porté par la langue chinoise classique et le Tasawwuf par la langue coranique, on peut supposer que le disciple qualifié des Maitres respectifs recevra le don linguistique correspondant, qui sera opératif à la seule condition énoncée plus haut, à savoir : l’acquisition dans un état antérieur des « principes » de la langue respective, qu’il n’aura plus alors qu’ à (ré) actualiser en cette vie. (un maître peut aussi éveiller un don latent chez celui qui a une niyya parfaite).

Il est évident que Guénon ne connaissait pas le chinois comme un sinologue profane; de même, M.Vâlsan ne connaissait pas l’arabe comme un arabisant profane, eût-il les prétentions de Massignon. Et ce n’est certes pas à ce dernier que l’on recourrait en cas d’énigme textuelle, car pour résoudre les difficultés des langues sacrées, il faut avoir le maqam correspondant à la question soulevée (1)– ce qui, en passant, rend illusoires les efforts de lecture incessants de tous les guénoniens livresques et autres lecteurs « mentalistes » du tasawwuf (sans parler des gens extérieurs qui prétendent nous donner des leçons , comme MM.Gabin, Hapel, Daniélou,…etc). Le plus comique, c’est quand des spécialistes auto-proclamés (et musulmans débutants) décrètent que Cheykh Mustafa s’est trompé en traduisant tel ou tel texte de Ibn ‘Arabi !

Prenons un exemple : que peut bien signifier le statut de « muqarrab », de « fard » ou de « badal » pour un arabisant, même arabe? Même certain traducteur récent du Coran ose traduire « dhu l-awtâd »(il s’agit du Pharaon, sourate 89) par « celui qui empale ses ennemis », malgré les explications inspirées d’un Maître comme cheykh Mustafa ! (2). Ceci est par trop outrecuidant.

Autre problème : le don des langues correspond-il à un degré de Réalisation effective (avec ou sans rattachement). C’est à dire, s’agit-il d’un don divin direct (puisqu’il ne s’invente pas, ne s’acquiert pas par la volonté et surtout ne se transmet pas ) ? Guénon a répondu que c’était le privilège des Rose-Croix effectifs, donc ayant atteint le niveau des « Petits Mystères » (A. sur l’I. ,chap.XXXVII)

A ce sujet, on pourrait s’interroger sur le cas des nombreux papes polyglottes, et pourtant non-initiés. Dans cet exemple, le don (relatif et souvent « profane ») semble être un privilège attaché à une fonction transitoire, ce qui est différent des cas sus-mentionnés. Les théologiens diront peut-être que ce don est lié au parler en langues de la Pentecôte qui se focalise alors sur le Chef suprême de l’Eglise(?).. Rappelons que la confirmation des enfants (pas avant 9 ans) donne au moins virtuellemnt la possibilité de ce don . A ce propos, précisons que quand nous parlons de « Don des Langues », il ne s’agit pas de la « glossolalie » des « pentecôtistes » et autres « charismatiques », dont Saint-Paul disait que leur langage n’était que « tambour qui résonne »!

(1)La ma’rifa est intérieure ou elle n’est pas : on ne va pas la chercher à l’extérieur dans les livres, même les plus savants : il s’agit de choses d’un autre ordre

(2)Le sens ésotérique est : « le Maître des 4 Piliers », c’est à dire le Pôle (qutb); encore faudrait-il reconnaîre l’autorité des Maîtres.

A quelle puissance céleste ou plutôt planétaire faut-il attribuer ce don? Nous rappellerons les correspondances entre Hermès (1), Mercure (et accessoirement, le signe astrologique des Gémeaux) auxquels est dévolue une fonction d’intermédiaire et de messager des « dieux » dans l’antiquité, qui correspond bien au domaine subtil des langues et du symbolisme, science du souffle, don « aïssawi » en contexte soufi. Nous savons qu’il y a des signes de reconnaissance validant ce don (cf. lettre d’Aguéli à Bianchini, fév. 1893 – Gauffin, tome I, p91 et sq.) (2), sans exclure des signes physiques connus de ceux-là seuls qui en sont les bénéficiaires. .(cf. Aperçus sur l’Initation,chap.XXXVII).

Concrètement, comment fonctionne ce don sous son aspect linguistique (et non métaphysique,que Guénon a déjà traité) ?

Il consistera à penser,comprendre et écrire directement dans une langue sans passer par la langue maternelle ou véhiculaire. Quant à une autre application, à savoir la traduction, cela consistera à coincider avec l’esprit de la langue,donc avec l’esprit du texte,c’est à dire l’intention que l’auteur aura mise dans le texte, soit une saisie globale du sens,puis passage analytique à la traduction proprement dite (cf. Aguéli,op. cité; tome I, p.120-121) Un cas exceptionnel est ainsi celui du locuteur d’une langue »x » , traduisant une langue « y » en une langue « z », aucune de ces 2 dernières n’étant sa langue maternelle, cas d’Aguéli ,Suédois,traduisant de l’arabe du 12è siècle en italien pour la revue Il-Convito(3) ; ou de Michel Vâlsan, Roumain, traduisant de l’arabe classique et coranique en français…ou de Guénon écrivant directement et indifféremment en Anglais, Italien,Arabe…etc.

Tout se passe comme si ces êtres possédaient une langue « intérieure » non définie, servant en quelque sorte de clé à toute langue qu’ils ont pour fonction de traduire. Ces individualités exceptionnelles ont évidemment des notions de la langue solaire primordiale( lugha suryâniya). On se reportera ci-dessous à la citation d’Aguéli disant que les « alphabets sont idéogrammatiques »’. Cette affirmation apparemment anodine est le signe même de la prescience de la langue solaire,dans laquelle un signe = un mot; un mot= une phrase…etc…Toutes ce notions sont évidemment étrangères aux linguistes profanes actuels , fussent-ils doués comme Claude Hagège (Collège de France), mais dont les performances sont plus proches du psyttacisme que de la philologie sacrée dont parle Guénon dans les « Aperçus sur l’Initiation ».

Et comme nous le disions au début de cette étude : là où les uns voient pure hétérogénéité et « tour de Babel », les autres voient leur unité profonde,l’unicité des racines et l’origine toujours vivante en eux d’une langue primordiale perdue ou brisée. Et si l’on sait bien comprendre le principe maçonnique : il suffira de « rassembler ce qui est épars. ».pour retrouver l’Unité dans la Multiplicité (al-wahda fi-l-kuthra)…

Maintenant ,si l’on veut tracer une caractérologie des êtres doués en langues, on remarquera qu’il sont toujours autodidactes, le don commençnt très tôt et leur progression étant très rapide, contrairement aux profanes (ainsi Aguéli,à l’âge de 21 ans, malgré une scolarité médiocre, connaissait déjà bien 8 langues : suédois, norvegien, danois,anglais ,allemand, russe, finnois et français )

(1) »Hermès ,le premier dieu qui ait inventé les lettres » (Plutarque)

(2) »Les alphabets sont en quelque sorte « idéogrammatiques », et quand on étudie cela,c’est comme si les pensées s’entrelaçaient pour tisser un immense filet, dans lequel on pourrait contenir le monde entier (t.I, p.91) »(a).

(a) Pressentiment de la doctrine initiatique islamique selon laquelle les Lettres créent le Monde(cf.Ibn ‘arabi) – or, à cette époque Aguéli n’était pas encore initié au Soufisme (N du T.)

(3) En 1900, il avait déjà publié la traduction d’un poème de Juhani Aho (traduit du finnois en français) .

A suivre…

– Artículo*: Yahya De Kuyper –

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